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14 Jun

L’Eglise Saint-Jacques d’Abbeville : un Martyr français

Publié par Léonard Putigny  - Catégories :  #Christianisme et Art, #Patrimoine chrétien, #Destruction d'Eglises, #Abbeville

L'Eglise néogothique Saint-Jacques, oeuvre de Victor Delefortrie, en février 2013. Notons que la démolition de l'Eglise a commencé alors qu'elle ne sera vraisemblablement désacralisée qu'aux alentours du 10 février 2013.

L'Eglise néogothique Saint-Jacques, oeuvre de Victor Delefortrie, en février 2013. Notons que la démolition de l'Eglise a commencé alors qu'elle ne sera vraisemblablement désacralisée qu'aux alentours du 10 février 2013.

L'Eglise néogothique Saint-Jacques en Avril 2013 incarnant cet Apostolat de la Beauté et ce témoignage du Divin.

L'Eglise néogothique Saint-Jacques en Avril 2013 incarnant cet Apostolat de la Beauté et ce témoignage du Divin.

Comme à l’accoutumée, je parcours la presse sur le net. Une brève de l’Observatoire de la Christianophobie intitulée « L’énorme scandale de la destruction profanatrice de l’Eglise Saint-Jacques d’Abbeville » m’interpelle. Il s’agit de cette grande Dame monumentale néo-gothique dont la flèche culmine à 65 mètres de hauteur qu’est Saint-Jacques, à Abbeville anciennement chef-lieu du comté de Ponthieu. Une photographie tragique illustre l’article. Le chœur néo-gothique de Saint Jacques est béant. A-t-elle été prise durant la seconde guerre mondiale juste après les bombardements de 1940 ou bien de 1943 ? Assurément, elle est d’une grande violence. Et si c’était une photographie contemporaine ? Ce qui paraît malheureusement plus vraisemblable… Je me souviens des propos de Robert de la Sizeranne paru en 1915 dans L’illustration : « Nous touchons ici au crime, non pas le plus inhumain, mais le plus inexplicable qui ait jamais été commis par des êtres qui avaient une figure humaine et dont la langue assemblait des sons ! Lorsque le télégraphe, dans les heures anxieuses de septembre 1914, nous apporta la nouvelle que l’Allemand détruisait la cathédrale de Reims, le cri fut moins d’horreur que de stupéfaction. Ce fut moins la sensibilité qui fut blessé que l’intelligence, par l’impossibilité où elle était, - où elle est toujours, - de comprendre. » Je décide de me rendre à Abbeville pour tenter de comprendre l’incompréhensible.

Je m’adresse à un abbevillois pour qu’il m’indique l’Office de Tourisme, cela tombe bien, il habite à côté. Il connaît bien l’Eglise. Il est allé à l’école Saint-Jacques. Certaines photographies de classe se trouvent en ligne avec en arrière-plan la majestueuse Eglise. A l’Office de Tourisme, l’hôtesse d’accueil entend souvent parler de Saint-Jacques. Ses interlocuteurs sont partagés entre incompréhension et indignation. Elle me remet le dépliant touristique d’Abbeville. Dans la liste des lieux à découvrir, l’Eglise Saint-Jacques n’y figure point. Curieux, puisqu’il a été imprimé en 2012. C’est, peut-être, parce qu’elle est fermée depuis 2004. D’ailleurs, il paraît qu’aucune carte postale de l’Eglise Saint-Jacques n’est disponible à la vente et ce depuis des années; à l'exception d'anciennes cartes postales sur Ebay. Néanmoins, l’Eglise figure bien sur le plan de la brochure. Quelques minutes plus tard, je suis face à l’édifice qui trône fièrement place Saint-Jacques. Je remarque quelques curieux immortaliser la grande Dame. La photographie rejoint bientôt la réalité. Le chœur de Saint-Jacques est béant. L’église est devenue un pigeonnier. Un abbevillois me montre les dégâts occasionnés par la « mise en sécurité » du chevet de l’église c’est-à-dire par le début de sa démolition. Une barrière métallique, des pierres brisées, la toiture dont une partie semble avoir été refaite à neuf il y a peu, et les vitraux. D’ailleurs, il m’emmène voir la grande rosace qui sera elle aussi, selon lui, détruite; il avait malheureusement raison. Ce qui le choque le plus, lui et d’autres passants, c’est le mode opératoire. La destruction ou plutôt la déconstruction de l’Eglise devait se faire pierre par pierre comme je l’ai entendu plusieurs fois. J'imagine que c'est le discours qui a été véhiculé pour "vendre" la démolition de Saint-Jacques aux Hommes et Femmes de bonne volonté, attachés à leur Eglise. Une autre anecdote est significative. Alors que nous nous attardions en Mars 2013 pour prendre des photographies du Clocher, de l'autre côté de la Place quelqu'un en voiture, nous faisait de grands signes. Sur le coup, nous ignorions leurs significations. Et puis quelqu'un nous a expliqué que certains disaient que le Clocher était sur le point de s'effondrer et que cette personne voulait juste nous inviter à nous éloigner le plus possible de l'Eglise pour que nous ne soyons pas en danger. Cela nous a fait sourire. En Avril 2013, la grue grignoteuse aura bien du mal à abattre le majestueux Clocher de Saint-Jacques...

Pour l'heure, la grue grignoteuse a commencé son oeuvre de mort par le chevet de Saint-Jacques alors que cette dernière ne sera désacralisée d'après différentes sources que vers le 10 février. Ces blessures de l’Eglise témoigneraient, en quelque sorte, d’une volonté de la souiller. Mon interlocuteur me parle de la Sucrerie créée en 1872 dont la destruction l’a pareillement affecté. Certains hommes politiques n’entretiendraient pas les monuments ; une fois en ruines,« ils » les détruiraient « salement ». C’est ce qui ressort de ses propos. Quelqu’un me parle du Coq gaulois et de la Croix qui surplombaient le clocher et qui viennent d'être détachés. Selon lui, « ils » ont voulu se rattraper devant l’indignation occasionnée par la destruction du chœur. Cela a été fait « proprement ». Quelqu’un me montre que le début de la démolition du clocher a décapité une gargouille, ce qui le touche; il faut rappeler que les Gargouilles sont censées être apotropaïques c'est-à-dire repousser le Mal; la décapitation d'une gargouille étant sans doute de mauvaise augure pour l'ensemble des gargouilles dont pas une ne sera sauvée pour le musée Boucher-de-Perthes [un instant nous repensions aux gargouilles du couvent des Cordeliers que nous avions vues au musée des Augustins à Toulouse]; et pour Saint-Jacques. Et puis que deviendra l’Orgue Mutin Cavaillé-Coll de 1906? Le plus tragique, c’est que la Collégiale de Vulfran n’en possède point si ce n’est un harmonium… Sans doute, la plus belle Eglise et assurément la plus chargée de souvenirs sera totalement détruite dans les trois mois qui viennent.

Comment en sommes-nous arrivés là dans une ville chargée d’Histoire, haut lieu des Croisades [l'Eglise du Saint-Sépulcre d'Abbeville aurait été fondée sur les lieux-mêmes où Godefroy de Bouillon passa en revue les Croisés avant qu'ils ne partent pour l'Orient], terre de Théologiens - Gérard d'Abbeville entame une dispute quodlibétique avec Saint Thomas d'Aquin, ce dernier lui répondra dans son livre intitulé Contre l'enseignement de ceux qui détournent de l'état religieux [Liber contra doctrinam retrahentium a religione] -, de géographes du Roi - les fameux Sanson d'Abbeville - de la bataille de la Somme, dans une ville détruite à 80% durant la seconde guerre mondiale? Que dire aux Poilus dont le Sang sanctifie chaque mètre carré de la terre abbevilloise et qui ont défendu leur Eglise au péril de leur vie? Que dire aux Abbevillois qui ont restauré voilà soixante-dix ans, la Collégiale Vulfran qui se trouvait autrement plus mal en point que Saint-Jacques ? Pourquoi la Municipalité, face à la mobilisation du Collectif Saint-Jacques, n'a-t-elle pas organisé une consultation populaire comme à Saint-Chamond, le 26 avril 2009 sur l'avenir de l'Eglise? Il faut se souvenir que le Oui en faveur de la restauration de l'Eglise Notre-Dame l'avait emporté à 80%! Comment se fait-il que Saint-Jacques n’ait pas, au moins, été transformée, pour la sauver, en salle de concert [les Eglises d'antan possèdent une formidable acoustique, ce qui n'est pas le cas de certaines Eglises contemporaines comme la Cathédrale d'Evry...], en musée comme Saint-Pierre à Vienne qui abrite le Musée archéologique ou bien en lieu d'exposition comme l'auguste Eglise Abbatiale Saint-Ouen de Rouen ?

Après avoir étudié la question, je décide d’interpeller plusieurs religieux du diocèse d’Amiens par courrier. Seul le curé d’Abbeville me répondra dès le lendemain arguant du fait qu’il ne préfère pas alimenter la polémique. Avant d’écrire ces courriers, j’avais relu l’article Les églises matérielles de Vincent Houdry paru dans la Bibliothèque des prédicateurs, en 1715. Le Jésuite rappelle le respect et la révérence que tout homme doit avoir pour les Eglises, ces Maisons de Dieu, ces Temples du Saint Esprit, ces Portes du Ciel. Dans la Sainte Bible, il est écrit : J’ai sanctifié cette maison que tu as bâtie, pour y mettre à jamais mon nom, et là seront tous les jours mes yeux et mon cœur. Sanctificavi domum hanc, quam aedificasti, ut ponerem nomen meum ibi in sempiternum; et erunt oculi mei et cor meum ibi cunctis diebus [1er Livre des Rois, 9, 3]. De plus, le Père Etienne Chamillard écrivait : Les temples ne sont donc pas seulement les lieux destinés à donner des preuves de notre religion, ils en sont presque la base et le fondement. S’agit-il de les honorer, de les défendre et de les conserver, c’est la Religion, c’est Dieu que l’on honore, que l’on défend, que l’on conserve.

Le Clergé n’a pas alimenté la polémique. Il était plutôt aux abonnés absents. L’Eglise Saint-Jacques a été démolie dans une quasi-indifférence médiatique. Quand j’interrogeais les passants venant voir l’agonie de Saint-Jacques, ils me disaient que l’Eglise avait cafouillé. Oui. Un cafouillage tel qu’il a amputé Abbeville d’une partie de son patrimoine. J'ai également contacté Michelle Delage du Collectif Saint-Jacques, créé en mars 2010 et très actif: pétitions en ligne et manuscrite, page de soutien Facebook, etc. Ces actions auraient pu faire basculer les choses et auraient dû faire naître un double désir d'une part chez le Clergé, de se mobiliser pour montrer qu'il était réellement à l'écoute de ses fidèles, d'autre part, chez les élus locaux d'organiser un référendum quant à l'avenir de Saint-Jacques comme cela s'est fait dans un certains nombres de villages et de villes: Au Puy-en-Velay pour l'Eglise des Carmes [89% pour la restauration], à Nieppe [78%], à Plouagat [80%], etc. Le point commun de tous ces exercices de démocratie directe est significatif. La population est attachée à son Patrimoine: nos représentants qu'ils soient politiques ou religieux pourraient comprendre cela.

Beaucoup de personnes âgées venaient dire au revoir à celle qui les avait accompagnés durant toutes ces années. Les anecdotes étaient touchantes : des souvenirs de communion, des auditions d’orgue - ce dernier sera finalement sauvé in extremis avec une petite partie du mobilier de l'Eglise -. Et puis, le Clocher que l’on voyait de loin en empruntant la route qui menait à Abbeville. La Croix surmontée du Coq gaulois, symbole de notre Mère Patrie, la France. L’Eglise Saint-Jacques n’était pas inscrite ou classée aux Monuments Historiques. La protection de l’Eglise aurait pu être demandée par le propriétaire c’est-à-dire la mairie, mais aussi par l’affectataire c’est-à-dire le curé ou bien même par un tiers intéressé par exemple un collectif comme celui contre la destruction de Saint-Jacques; ce dernier semble-t-il ignorait cela.

Parfois, j'ai le sentiment que Saint-Jacques a été victime d'un rouleau compresseur juridique, que les défenseurs de l'Eglise n'ont pas été assez procéduriers et si la mobilisation médiatique est souvent le début de l'action de sauvegarde, ce n'est qu'une procédure juridique qui peut garantir définitivement la sauvegarde d'un monument. L’inscription ou le classement est, aujourd’hui, la seule garantie pour qu’un monument ne soit pas détruit et cela concerne, en premier lieu, les Eglises. Il faut savoir qu’une Eglise dans laquelle le culte n’a pas été célébré pendant six mois consécutifs peut faire l’objet d’une procédure de désaffectation. Si cette église n’est pas inscrite ou classée aux monuments historiques, elle peut être aussitôt démolie si la municipalité le vote.

Deux mois plus tard, face aux ruines de Saint-Jacques, je n’aurais obtenu aucune réponse à mes questions : quel type d’actions juridiques le Clergé a-il entrepris pour la sauvegarde de l’Eglise Saint Jacques ? Est-ce que le Clergé a déposé un dossier en tant qu’affectataire pour que Saint-Jacques soit classée au titre des Monuments historiques ? Comment se fait-il que personne n’ait demandé une contre-expertise ou bien n’ai saisi le Conseil d’Etat pour annuler le permis de démolition ? Etc.

La question qu’il faut se poser à l’heure actuelle, c’est combien d’Eglises d’un grand intérêt architectural comme Saint-Jacques d’Abbeville, Chef-d’œuvre du néogothique, ne sont pas inscrite ou classées ?

La deuxième, c’est combien d’Eglises parmi celles non inscrites ou bien non classées n’ont pas célébré le culte depuis plus de six mois ?

Tout Français qu’il soit catholique ou bien seulement amoureux de son patrimoine et de la France doit se mobiliser. Il y a urgence sinon d’autres Eglises comme Saint-Jacques seront détruites dans les prochains mois, dans les prochaines années.

La meilleure mobilisation est la médiatisation. Aujourd’hui, tout le monde peut tourner une vidéo et la mettre sur YouTube. Vous pouvez contacter La tribune de l’Art, Patrimoine en blog, L'Observatoire du patrimoine religieux, Le Salon beige, L’observatoire de la Christianophobie, l’Agrif, Riposte catholique, etc. Plus vous contacter de médias, plus les choses ont la chance d’aboutir. Car il ne faut pas oublier que les politiques désirent être réélus. S’ils sentent un mouvement populaire de grande ampleur relayé par les médias, ils seront plus attentifs à sauver notre patrimoine. Mais n'oubliez pas l'aspect juridique, c'est celui-là seul qui garantira la pérennité de la France des Clochers. C'est notre Mémoire civilisationnelle franco-catholique qui est en jeu.

PS:

Voici le document publié par le site gouvernemental du ministère de la culture:

http://www.culture.gouv.fr/culture/organisation/dapa/procedures.pdf

Il indique clairement que la demande de protection d'un monument peut être effectuée par un Tiers intéressé par exemple une Association.

Pour poursuivre vous pouvez vous rendre sur le blog de Saint-Jacques l'Oubliée qui a mené de nombreuses actions médiatiques. La vie de l'Eglise est décrite au jour le jour en particulier durant les moins de février, mars et avril 2013:

http://saintjacques-l-oubliee.over-blog.com/

La Tribune de l'Art a également publié de nombreux articles sur Saint-Jacques comme cette lettre ouverte aux habitants d'Abbeville:

http://www.latribunedelart.com/lettre-ouverte-aux-habitants-d-abbeville-a-propos-de-l-eglise-saint-jacques

Il faut se souvenir que ce sont les blog de l'observatoire de la Christianophobie et du Salon beige qui ont médiatisé l'affaire:

http://lesalonbeige.blogs.com/my_weblog/2013/02/abbeville-bless%C3%A9-par-la-d%C3%A9cision-de-d%C3%A9molition-le-cur%C3%A9-s%C3%A9tonne.html

http://www.christianophobie.fr/breves/eglise-dabbeville-la-voix-de-la-russie-sinterroge#.VX7IC_ntmko

Depuis la démolition de Saint-Jacques, une autre église néogothique monumentale a été démolie: Saint-Pierre aux Liens à Gesté:

http://www.latribunedelart.com/a-geste-le-vandalisme-triomphe-sur-toute-la-ligne

Une des cartes postales de Saint-Jacques datant du début du XXème siècle et témoignant de l'aspect majestueux de l'édifice néogothique.

Une des cartes postales de Saint-Jacques datant du début du XXème siècle et témoignant de l'aspect majestueux de l'édifice néogothique.

Je me souviens de la main tremblante de cette personne âgée qui tenait cette carte postale devant l'Eglise martyrisée.

Je me souviens de la main tremblante de cette personne âgée qui tenait cette carte postale devant l'Eglise martyrisée.

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